Dossier Pédagogique

La genèse du projet : l’identification d’un besoin

Cette année encore j’enfile mon costume de "maître E" pour venir en aide aux élèves en difficulté scolaire au sein de mon réseau de trois écoles du vignoble nantais.

Lors de la deuxième période, je suis rapidement interpelé par une collègue de CP qui se questionne sur les compétences mémorielles d’un élève, car celui-ci peine à se souvenir du nom de certains chiffres. Ce dernier en maîtrise certains comme le 1, 2, 3, 4, 5 et le 0. En revanche, le reste lui est difficilement accessible et mémorisable. Il parvient parfois à s’en souvenir en ayant recours à la comptine numérique qu’il se récite mentalement ou à voix basse en levant les yeux au plafond et en oscillant la tête à chaque énonciation d’un chiffre.

A la demande de l’enseignante, je rencontre donc cet élève et me rends rapidement compte qu’il éprouve effectivement de réels soucis dans la mémorisation. Pourtant, Jean (nous l’appellerons Jean) montre une vraie motivation et souhaite y parvenir. Je le sens navré devant cet obstacle sur lequel il ne semble avoir aucune prise.

Lorsque le projet d’aide spécialisé commence, Jean est inclus dans un groupe de 2 élèves de CP que je rencontre deux fois par semaine.

C’est pendant une séance que je réalise qu’il faut absolument trouver une stratégie qui permette un ancrage. Alors que je suis en train de travailler avec lui sur le 6 et le 7, j’essaie de passer par l’association de ces signes avec des mots existants. Je me surprends à lui dire quelque chose comme : « Regarde Jean, le 7 fait penser à chaussette. » Et en même temps que je prononce ces mots, je réalise que l’on peut très bien figurer le chiffre 7 avec un dessin de chaussette. Aussitôt, je prends un A4 blanc et me mets à griffonner une chaussette en forme de 7. Et comme nous travaillons sur le 6, nous réfléchissons à un dessin pour le 6. Je trouve également rapidement le mot « saucisse » et imagine la forme que pourrait prendre une saucisse en forme de 6.

Voilà comment est venue cette idée : d’un besoin ressenti par Jean. Celui-ci a d’ailleurs très bien investi cet outil que j’ai pu compléter avec le reste de la collection des chiffres.

 

De l’intérêt de passer par ce type d’outil : mémoire par association, image mentale, affectivité…

Tout est dit dans le titre. Cet outil qui n’est pas révolutionnaire, loin de là, est plutôt destiné aux élèves de maternelle, de la Petite Section à la Grande Section, ainsi qu’aux première classes de l’école élémentaire, CP voire CE1. Bien sûr, il a tout à fait sa place auprès de public à besoins éducatifs particuliers dont les capacités cognitives, mémorielles ou psychiques pourraient être altérées.

A ces âges, l’aspect familier des Numéroïdes va avoir un avantage non négligeable puisque l’évocation de ces dessins pourra chez l’élève procurer un plus fort impact que sur des supports dont l’intérêt sera plus éloigné de leur univers enfantin.

Essayons de comprendre pourquoi les Numéroïdes sont un support qui pourrait être utile dans ce genre de situations.

Dès la maternelle, nous proposons aux enfants d’apprendre la suite numérique aussi bien à l’oral qu’à l’écrit. Il s’agit pour nous de leur faire comprendre que les 10 signes qui constituent notre numération ont une graphie immuable (si l’on exclue la particularité de certaines polices d’écritures), un nom propre, un ordre et qu’il signifie au-delà d’une comptine, des quantités différentes ou bien des rangs. C’est sûr que dit comme ça, l’apprentissage n’est pas très séduisant.

Pour de multiples raisons qui ne concernent que lui, l’élève pourra éprouver des difficultés à comprendre et acquérir ces compétences. On lui présente un chiffre et il ne parvient pas à se souvenir de son nom. Pourtant, l’apprentissage a déjà été dispensé en classe. De plus, il est capable de compter bien au-delà de cette quantité représentée par ce signe. Le fait de présenter le chiffre sous forme de dessin, incarné par des Numéroïdes, pourra peut-être aider l’enfant à associer le chiffre vu au Numéroïde correspondant. Une fois le Numéroïde isolé mentalement, il pourra rapidement se souvenir de son nom mis en situation : 8-fuite, 4-catastrophe… C’est l’association de ces deux mots, phonologiquement voisins, qui aura un effet bénéfique sur l’ancrage.

 

Les limites de cet outil

Je l’ai déjà dit, Les Numéroïdes n’ont rien de miraculeux. C’est un moyen parmi d’autres de permettre à l’enfant d’identifier les chiffres, de les nommer et de les distinguer les uns des autres.

Et les quantités ?

En revanche, cet outil ne permet pas de faire la correspondance entre le chiffre et le nombre. Autrement dit, ce n’est pas avec Les Numéroïdes seuls que l’enfant pourra comprendre le principe de cardinalité, ni celui d’ordinalité. Ici, on ne travaillera pas sur la construction du nombre ni sur la quantité qu’il représente. On ne travaillera pas non plus sur les aspects de rang et d’ordre.

Pour bien faire, il faudra associer Les Numéroïdes avec des tas d’objets afin de coder les quantités correspondantes. De même, on pourra demander aux élèves de constituer des collections d’éléments à la seule vue de tel ou tel Numéroïde. Il s’agira dans tous les cas de faire le lien entre le nom du chiffre et les quantités qu’il représente.

Enfin, nous nous limitons uniquement aux chiffres, donc les nombres à partir de 10 ne seront pas pris en compte dans cet apprentissage. Il faudra trouver d’autres stratégies pour permettre aux élèves de mémoriser les douze, seize et autre trente…

Et la chaîne numérique ?

Outre la connaissance du nom des chiffres, Les Numéroïdes peuvent être un appui pour apprendre et revoir la comptine numérique. Travailler l’antériorité et la postériorité d’un chiffre sur la bande numérique ne pourra pas se limiter au simple apprentissage de la comptine car il faudra obligatoirement passer par des représentations physiques pour faire prendre conscience des comparaisons de quantités entre les nombres. Ainsi le « avant-après » dans la chaîne numérique ne suffit pas à comprendre le « moins que » et le « plus que » d’un nombre.

Les différents profils d’apprenants

Par ailleurs, il est probable que tous les enfants ne soient pas aussi sensibles à ce support. Certains investiront beaucoup Les Numéroïdes, d’autres beaucoup moins. C’est pour cette raison qu’il faut avoir plusieurs cordes à son arc et proposer plusieurs entrées possibles afin que chacun d’entre eux puisse se saisir de celle qui correspondra le mieux à son profil d’apprenant.

S’affranchir des Numéroïdes

Enfin, il faut réussir à se détacher des Numéroïdes. En effet, cet outil pour amener les élèves à nommer les chiffres ne doit être que temporaire. Plus ou moins rapidement, il faut que les enfants puissent automatiser les relations signes-chiffres en s’affranchissant des Numéroïdes. On veillera à repérer ceux pour lesquels ce passage est plus long à passer et leur offrir d’autres moyens d’acquérir ces compétences.